Rajeh el Khoury:Lanternes sur une mer de tristesse
Rajeh el Khoury:Lanternes sur une mer de tristesse

Ce deuxième recueil de poèmes en arabe, paru aux éditions An-Nahar, est un vrai voyage dans le monde secret du poète. Celui qui s’adresse tous les jours aux Libanais à travers son éditorial politique dans le quotidien An-Nahar, leur parle cette fois-ci par le truchement de la muse. Ici, le verbe, qu’il soit obscur ou lumineux, est magiquement empreint d’une poésie d’un haut niveau.
Pour permettre à son imagination de parcourir le monde de Rajeh el Khoury, le lecteur doit se recueillir dans le silence. Dès la première page, le voyage se déclenche, dans un climat brutal: on tourne les pages pour accueillir les vocératrices, les huiles saintes et la prière des morts…
Pourquoi Rajeh el Khoury, cet éditorialiste au franc-parler, écrit-il de la poésie? Pourquoi écrit-il de cette souffrance qui le lacère, de la perte d’êtres chers tout au long du chemin de la vie? Est-ce que toutes nos douleurs ne nous suffisent pas?
Le verbe poétique porte en lui une lutte, des larmes et des épines. Il véhicule la mort, le sang, le trou noir, mais aussi les battements d’ailes et de cœur. Tout en lui ressemble à ce pays, tout ressemble à ces villages libanais gorgés d’espoir comme les fleurs des prairies, les lapins et les escargots. «Dans un temps où le crime fleurit», le répit se traduit par une immersion dans la sève d’une plante, dans la spirale d’un fossile ou dans la lumière de ces «lanternes sur une mer noire de tristesse».
«Le temps danse au bord de la lame du couperet», il emporte les êtres chers et «les larmes forment un torrent qui emporte les galets». Le poète prie devant les icônes aux yeux luisants d’huile; par moments, il refuse de prier, mais il ne crie jamais vengeance. Il supporte ce temps insoutenable, infernal, et regarde le passage pénible des secondes à l’intérieur de ses propres veines. Le temps, ce cheval fou, qui hennit et désarçonne les hommes, les plongeant dans le sang et dans le vide.
L’argile est livrée à elle-même, elle n’est plus ce limon pétri par le Dieu de la bible, et l’évasion par la prière ne suffit plus: «Les saints s’évaporent comme les prières». L’échappée ouvre alors sur la voix lactée, vers l’univers entier, vers ce trou noir qui avale tout, qui assure le non-retour.
Toujours la nature: «Rien n’a changé, la source est jaillissante d’amertume mais la plante des prés, même lasse, continue de combler le cœur et l’espace.» Les êtres, ces trépassés, ces maculés de sang, retournent à la terre, ils redeviennent la poignée d’argile qui se réincarne en une fleur ou en une épine, peu importe. L’important, c’est que le poète s’entend mieux avec la mort. Il en fait une amie. Pour lui, elle devient plus juste que la vie car, devant elle, tout le monde est égal.
Mais, l’espoir, pour le poète, réside aussi dans cette «barque minuscule, aussi grande qu’un pépin de pin, qui se balade dans les veines et surgit au sommet de la hantise».
L’étoile du matin continue sa trajectoire, les poètes empruntent les chemins de la lumière. Ils nous parlent avec sagesse de la vie, de la mort, mais le malheur de ce peuple est de ne plus écouter ses poètes!
Fadia Farah Karlitch










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